Dans l’imaginaire collectif, le Carnaval de Venise est souvent associé aux fastes et aux transgressions des XVIIe et XVIIIe siècles, aidé aussi par les célèbres peintures de Francesco Guardi et Pietro Longhi, ainsi que par les œuvres théâtrales de Carlo Goldoni et les écrits de Giacomo Casanova. En réalité, le XVIIe et XVIIIe siècle n’est qu’un moment de la longue et complexe histoire du Carnaval de Venise, aujourd’hui peut-être la fête la plus connue et spectaculaire de la ville lagunaire, qui a fêté ses 1600 ans en 2022.
- Rituel de la Sérénissime
- Premières traces
- Le carnaval de Venise et les quartiers
- Divertissement pour toutes les classes sociales
- Transformations du Carnaval de Venise au fil des siècles
- Disparition de certains spectacles du Carnaval de Venise
- Le Carnaval de Venise aujourd’hui
- Fête des Maries et le Vol de l’Ange
Rituel de la Sérénissime
Apparu à la fin du XIe siècle, le Carnaval vénitien devient rapidement un des épisodes clés d’un important rituel destiné à célébrer le succès politique et économique de la Sérénissime ; sa dimension festive et célébrative est progressivement raffinée jusqu’à devenir, au XVIIIe siècle, le symbole par excellence des carnavals urbains dans toute l’Europe. À travers les siècles, personne n’est resté insensible au charme changeant et au mystère du millénaire Carnaval vénitien, pas même le professeur Gilles Bertrand, professeur d’histoire moderne à l’Université Grenoble Alpes, et l’un des plus grands experts de l’histoire du Carnaval de Venise.
Bien que l’étymologie latine “carnem levare” signifiant “se priver de la viande” soit d’origine chrétienne, les racines de la tradition carnavalesque remontent à une époque encore plus lointaine, où l’on célébrait le passage de l’hiver au printemps. Déjà les cultes dionysiaques dans la Grèce antique et les Saturnales à l’époque romaine marquaient une période de l’année où il était permis de renverser l’ordre social strict.

Premières traces
La première trace du Carnaval à Venise est un document du doge Vitale Falier, daté de 1094, qui parle de divertissements publics, tandis qu’en 1296, la veille du Carême devient officiellement une fête publique grâce à un édit du Sénat de la République Sérénissime. Cependant, les documents ne sont pas très nombreux durant le Moyen Âge, et il semble que le Carnaval de Venise ressemblait beaucoup à celui d’autres villes de la Méditerranée européenne, du moins jusqu’au XIIIe siècle. À cette époque, la fête durait six semaines, du 26 décembre jusqu’au Mercredi des Cendres, bien que les célébrations commençaient parfois dès les premiers jours d’octobre.

Le carnaval de Venise et les quartiers
Ce n’est qu’à partir du XIVe siècle que commence à se développer un Carnaval proprement vénitien, qui s’inscrit dans un contexte à claire matrice politique et économique. “Au-delà de la dimension religieuse”, explique le professeur Bertrand, “le Carnaval remplissait au moins deux autres fonctions. L’une d’elles était politique : dès le Moyen Âge, le Carnaval servait à renforcer l’agrégation, la cohésion de la population des quartiers, en utilisant la mémoire d’événements historiques ou légendaires visant à rappeler les succès et l’extension progressive du domaine de la République. Mais il y eut aussi, à un certain moment, une dimension de survie économique, liée à la capacité de se montrer comme une ville luxueuse et attractive vers laquelle affluaient des personnes venues de toute l’Europe. Cette troisième fonction, pourrait-on dire, s’est étendue dès le début de l’époque moderne, c’est-à-dire à partir du milieu du XVIe siècle, à l’époque de Titien et de Véronèse, jusqu’à la fin de la République en 1797. Ce sens commença à prendre une prééminence quand le prestige économique et diplomatique de Venise, à son apogée aux XIVe et XVe siècles, s’affaiblit. Venise chercha alors à se maintenir comme capitale prestigieuse, riche et fastueuse aux yeux des souverains, des aristocrates, des marchands et des artistes de toute l’Europe”.
Divertissement pour toutes les classes sociales
Le Carnaval de Venise est un moment de divertissement pour toutes les classes sociales, aussi bien pour le peuple que pour la noblesse, même si certaines distinctions restent en vigueur. “Tout le monde s’amusait”, raconte le professeur Bertrand, “et pour certains spectacles carnavalesques, comme les régates, les chasses au taureau ou la fête du Jeudi Gras, le peuple et les nobles pouvaient se retrouver ensemble. Chacun pouvait se croiser sur le Campo Santo Stefano ou la Place Saint-Marc. Mais dans l’ensemble, une véritable division régnait, même à ces occasions. Avec la pratique du liston, les nobles se mettaient en valeur devant tout le monde, montrant ainsi leur différence avec le peuple. Même le déguisement en bauta n’égalait pas les conditions, car la qualité d’une dentelle ou la manière de disposer le tricorne sur la tête étaient autant de signes de reconnaissance. Au peuple, en époque moderne, et peut-être encore plus au XIXe siècle, il plaisait de jouir du Carnaval comme un temps de plaisirs pour la gorge, tandis que la peur de la foule poussait les nobles à se retirer dans leurs villas hors de Venise, pour fuir le tumulte”.

Transformations du Carnaval de Venise au fil des siècles
Les célébrations carnavalesques à Venise connaissent de profondes métamorphoses au cours des siècles, composées d’innombrables événements, certains plus raffinés, d’autres plus populaires. “Certains jeux, rituels et festivités très en vogue auprès du peuple durant le Moyen Âge disparurent progressivement car jugés trop violents. Le premier à imposer, vers le milieu du XVIe siècle, un Carnaval plus raffiné dans ses costumes et ses déguisements, contrôlé par le gouvernement, avec d’un côté des fêtes privées séparées des populaires, et de l’autre des célébrations collectives destinées à éblouir Vénitiens et étrangers, jouant sur les atouts et la magnificence du décor, en particulier celui de la Place Saint-Marc et du Grand Canal. Ensuite, la dimension militaire et de protection contre les éléments naturels hostiles avait engendré des exercices acrobatiques ou des luttes entre groupes de jeunes ou avec des animaux : le gouvernement tenta de les maintenir pour plaire au peuple, mais ils furent peu à peu interrompus”.

Disparition de certains spectacles du Carnaval de Venise
Parmi les événements qui disparaissent, on se souvient aussi de la lutte des poings entre Castellani et Nicolotti, abolies en 1705, les chasses au taureau (1802) et, en 1816, le spectacle populaire des Forces d’Hercule avec pyramides humaines à la Piazzetta Saint-Marc. Malheureusement, après la chute de la Sérénissime et l’occupation française puis autrichienne de 1797, la très longue tradition du Carnaval de Venise est interrompue par crainte de rébellions et de désordres populaires. “La nécessité pour Venise de se montrer belle aux yeux de toute l’Europe disparaît”, affirme le professeur Bertrand, “et d’utiliser le Carnaval comme une vitrine destinée à montrer qu’elle restait indépendante, riche et fastueuse comme aux temps où elle dominait la Méditerranée au XIVe et XVe siècle. De plus, les Français arrivent avec une suspicion, typique des temps révolutionnaires, contre le masque et le déguisement ; suit ensuite la volonté des Autrichiens de réorganiser cette ancienne capitale en simple chef-lieu de province. Peu de théâtres, peu de plaisirs : le Carnaval disparaît d’abord, puis, après l’époque napoléonienne, sous le second règne autrichien, ses manifestations sont limitées à l’ouverture des théâtres, à quelques bals, à des régates et à quelques mascarades dans les rues, jusqu’à la disparition complète de ses expressions publiques à l’Unification de l’Italie. Pendant des décennies, le Carnaval se limite surtout à des fêtes nostalgiques dans des palais privés avec la participation d’artistes”. Seules les îles de la lagune de Venise, comme Murano et Burano, conservent des célébrations animées, gardant vigueur et gaieté.

Le Carnaval de Venise aujourd’hui
Fête des Maries et le Vol de l’Ange
La reprise de cette tradition millénaire survient presque deux siècles plus tard, en 1979, à l’initiative de la Ville de Venise et de plusieurs associations locales. Masques, costumes, défilés, bals : le Carnaval de Venise, désormais célébré chaque année durant les dix jours précédant le Carême, s’inspire en grande partie des atmosphères baroques du XVIIe siècle, ainsi que des fastes du XVIIIe siècle. Souvent marquées et dédiées à un thème de fond, les nouvelles éditions du Carnaval se sont en outre enrichies de nombreux événements inspirés de l’histoire et des traditions de la ville lagunaire, comme la Fête des Maries et le Vol de l’Ange.

