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Les felouques messines

Nino Donato est un bon chef de bord. Il est aussi le propriétaire de “Peppe”, l’une des huit dernières felouques siciliennes qui sillonnent encore aujourd’hui les eaux du Détroit de Messine à la recherche de gros poissons à harponner.

La feluca di Nino © Massimo Vicinanza
Massimo Vicinanza
8 Min Read

Le bateau mesure un peu plus de 15 mètres de long et a été entièrement refait il y a dix ans, selon les anciennes techniques de construction en bois. La felouque possède une longue passerelle à la proue d’où le harponneur capture ses proies et une haute antenne centrale surmontée de la timonerie et des guetteurs. Les deux structures en fer mesurent 25 et 28 mètres, soutenues par un spectaculaire enchevêtrement de câbles en acier long d’environ un kilomètre et demi.
D’avril à septembre, chaque matin, lorsque la ville est encore endormie, l’équipage de “Peppe” se réunit sur la petite plage de Ganzirri, à quelques kilomètres de Messine. La brise tiède laisse espérer une autre journée de beau temps et si la mer est calme, une nouvelle journée de pêche, ou plutôt de chasse à l’espadon, va bientôt commencer..

Les six pêcheurs montent à bord d’un petit canot à rames qui glisse silencieusement dans le minuscule port de Ganzirri pour les transporter de la plage à la felouque amarrée là, à l’ancre. Le silence de l’aube n’est interrompu que par quelques brèves phrases des hommes, peut-être pour alléger la tension qui les accompagnera toute la journée de travail.
Dès qu’ils sont à bord, chacun s’affaire à ses tâches, et avec des gestes rapides et précis, l’équipage prépare l’armement pour la prochaine sortie de pêche. Les cordages des harpons rangés sous le pont sont installés à la proue pour être ensuite déployés en guirlandes le long de la longue passerelle, et les perches des harpons sont armées avec différents types de pointes. Pour les pêcheurs, la proie favorite est l’espadon, mais en cas de gros thons ou de aiguilles impériales, il faut être prêt à utiliser des harpons de formes variées, à une ou plusieurs pointes.

Le mécanicien laisse chauffer les 400 chevaux des deux puissants moteurs et vérifie que tout fonctionne parfaitement. Pendant ce temps, quelqu’un prépare le café à la façon du bord, avec le sucre monté en neige qui donne à la boisson une mousse dense et savoureuse. Après avoir bu le café et fait un rapide signe de croix de la main, le chef de bord et les deux guetteurs montent dans la cordeaux, à 28 mètres de hauteur, pour commencer la chasse. Les hommes grimpent avec agilité et une grande assurance au sommet de la très haute structure d’où il est possible d’observer la mer sur un rayon de plus de cent mètres. À midi, lorsque le soleil est à son zénith sur l’eau, leur œil exercé parvient facilement à distinguer la silhouette sombre des poissons nageant même à dix mètres de profondeur. De là-haut, le chef de bord contrôle le gouvernail et les moteurs et dirige les manœuvres de “Peppe” dans la mer du Détroit, donnant à son équipage, en bas sur le pont, les ordres nécessaires pour capturer les proies repérées.

Les amarres sont larguées et la felouque se dirige vers sa zone de pêche. La phase lunaire est au premier quartier et la journée sera probablement fructueuse.
Nino nous explique que c’est la meilleure condition pour la pêche. Les espadons de grande profondeur, les plus gros, entrent dans le détroit en profitant du courant montant ou descendant, qui pendant le premier et le dernier quartier de lune peut dépasser les 4 nœuds de vitesse. Pendant les heures creuses et avec la mer si chaude, les poissons viendront probablement en surface pour s’accoupler ou se nourrir et deviendront la “proie facile” des harponneurs.

Nino travaille à l’université de Messine, collabore avec le WWF pour le recensement des tortues marines et organise aussi des excursions naturalistes à bord de sa felouque. Mais il est pêcheur depuis toujours, et en toutes ces années de travail en mer, il a développé l’intuition et l’habileté nécessaires pour devenir un bon chef de bord. À bord, il est le metteur en scène et, du haut de la cordeaux avec les autres deux guetteurs, il observe attentivement toute la mer environnante. Au loin, dans le courant, quelques éclaboussures attirent le regard des trois hommes puis un saut soudain montre la silhouette d’un bel exemplaire de xiphias gladius, mieux connu sous le nom d'”espadon”. Il est à peine 7 h 30 et la chasse a déjà commencé. Le gros poisson s’est replongé et Nino doit immédiatement deviner sa direction pour anticiper sa trajectoire. Il lance alors un cri pour alerter le harponneur qui est en guet sur la passerelle et l’équipage sur le pont. Et avec les moteurs à plein régime, “Peppe” fonce à plus de 15 nœuds vers la proie, qui elle peut atteindre 100 !

La proue se lève et la pointe de la longue passerelle se soulève de manière impressionnante, tout comme le harponneur en guet. L’homme dispose de très peu de temps pour agir : il doit évaluer la taille et le type de poisson, choisir et saisir le bon harpon, dans ce cas celui à deux pointes, et être prêt à tirer. Soudain, le timonier stoppe les moteurs pour rester silencieux et attendre. Avec un autre repérage, cette fois en profondeur mais beaucoup plus proche du bateau, on aperçoit un poisson qui doit peser au moins 150 kilos. La felouque repart pour s’approcher plus près et, suivant une spirale de plus en plus serrée, fait tourner jusqu’à ce que l’extrémité de la passerelle soit toute proche de la proie. Après quelques minutes, la manœuvre porte ses fruits et le harponneur se retrouve exactement au-dessus du poisson. Sans hésiter, d’un seul coup, il enfonce le harpon dans le dos du gros espadon. Commence alors la bataille entre le gros poisson qui tente désespérément de se libérer de la pointe qui l’a presque transpercé et les pêcheurs qui doivent le retenir. Le poisson plonge puis saute, puis replonge et saute encore, essayant de se libérer du harpon pendant que les marins à bord le maîtrisent avec difficulté et travaillent avec leurs bras sur le long cordage qui retient le harpon. Pour l’épuiser, ils récupèrent et lâchent plusieurs dizaines de mètres de corde, dans un combat au dénouement imprévisible. Après beaucoup d’efforts, les pêcheurs l’emportent et le poisson épuisé est enfin hissé à bord.

 

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