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Algérie, la vallée enchantée du M’zab

On les appelle diglat nur, les « dattes de lumière ». Elles sont cultivées dans l’immense palmeraie de Ghardaïa et comptent parmi les meilleures dattes du Maghreb. Une recette que les familles Ibadites gardent jalousement fait du diglat nur l’ingrédient principal d’un couscous extraordinaire offert uniquement aux invités de marque. L’hospitalité est sacrée, dans la fertile vallée du M’zab. Mais pour ses habitants, les Ibadites, la sauvegarde de leur culture, l’intégrité morale et surtout religieuse sont tout aussi sacrées. Le M’zab est une réalité à part.

Massimo Vicinanza
9 Min Read

Ici, on vit un intégrisme rigoureux, dans le respect de la tradition et pour sauvegarder son identité, solidement établie depuis longtemps. Cependant, le rapport avec le monde extérieur est loyal et inconditionnel. Les Ibadites sont un peuple fier, sûr d’eux, intellectuellement solide, qui ne craint pas les pollutions culturelles. L’ancienne influence moyen-orientale en a fait de grands commerçants, ouverts aux échanges et au dialogue avec le monde, tandis que la rigueur religieuse, la sagesse et un fort sens de la vie privée les protègent de toute « contamination » extérieure.

Une vallée aimée par Le Corbusier et protégée par l’Unesco
Hommes de culture et architectes de grand talent, les Ibadites, aujourd’hui mieux connus sous le nom de Mozabites, ont transformé au fil des siècles les collines arides qui cachent l’oued M’zab en un microcosme extraordinaire. La structure de leurs villes a fasciné urbanistes et architectes renommés tels que Le Corbusier ou Ricardo Bofill, et la Cité Sainte de la vallée du M’zab, Beni Isguen, est classée au patrimoine mondial protégé par l’Unesco.
La vallée se situe à environ 700 kilomètres au sud d’Alger, dans un territoire rude et hostile, mais à l’abri des anciennes persécutions. Sur les collines, on trouve désormais 5 oasis construites au cours des mille dernières années. La première à avoir été bâtie fut El Atteuf, le « tournant » datant de lointain 1013. Ghardaïa fut fondée en 1053 par le cheikh Sidi Bou-Gdemma et est aujourd’hui la capitale administrative, tandis que Melika, la « Reine », était l’ancienne Cité Sainte qui perdit sa fonction religieuse après la construction, en 1347, de Beni Isguen. Bou Nura, la « Lumineuse », date de 1046.
Les cinq oasis ont toutes une fonction sociale bien définie, elles sont toutes fortifiées, et chacune possède sa mosquée et son minaret, duquel chaque jour, cinq fois par jour, le muezzin élève son chant religieux. Chacune a cependant sa propre économie : la fabrication de céramiques et de cuir, l’élevage, mais surtout le commerce.

« Machine à habiter » et carrefour du Grand Sud
Ces dernières décennies, les commerçants mozabites ont créé un réseau commercial très dense et sont présents sur tout le territoire algérien. Ghardaïa est également située sur la route vers le Niger et le Mali, et constitue un carrefour fondamental du désert : c’est le point privilégié d’échange entre les populations nomades et les commerçants du Maghreb, en plus d’être la gare de départ pour le Grand Sud. La place du marché de Ghardaïa s’anime et se colore chaque jour de tapis et d’épices, de tissus et d’animaux, d’objets artisanaux et, en octobre, des dattes.
Mais le marché, zone destinée à la vente de produits, est aussi un lieu d’échanges culturels, donc une menace potentielle pour son intégrité morale et spirituelle. Les habiles architectes mozabites ont donc organisé leurs villes en gardant à l’esprit la sauvegarde de leur culture, de leur caste, confinant dans la partie basse de la colline les espaces destinés aux commerçants. Au sommet, il y a la mosquée avec son minaret, sorte de tour d’observation et de garde, souvent utilisée comme dépôt à céréales. Ensuite les habitations des notables, puis plus bas, vers la vallée, celles des professionnels, suivant une disposition en terrasses avec des ruelles étroites et des corridors adaptés aux plus de 55° estivaux.
La simplicité élégante des formes et décorations des maisons, avec des proportions et dimensions indépendantes du bien-être économique ou de la position sociale, est en harmonie avec les principes d’égalité des Mozabites ; les matériaux de construction sont également les mêmes pour tous : bois de palmier, pierre, plâtre, chaux et sable.
Chaque ville est par ailleurs protégée par des murs d’enceinte et des tours de garde. Il est possible de toutes les visiter librement, sauf à Beni Isguen, la Cité Sainte avec une grande place triangulaire et toutes les rues convergeant vers la mosquée, où il est obligatoire pour les étrangers de prendre un guide et interdit de prendre des photos. La structure des villes de la vallée du M’zab correspond à l’idée que Le Corbusier avait de l’architecture urbaine : une « machine à habiter », sans académisme, à taille humaine, dans laquelle toute la ville devient une grande habitation.

Jardins enchantés et hommes-abeilles
La « pentapole » mozabite possède un unique et immense palmier : un million de palmiers-dattiers, irrigués grâce à une structure sophistiquée qui gère les eaux de la rivière souterraine. Il s’agit d’un système capillaire de barrages, de digues, de galeries et de répartiteurs qui canalise, trie et dose l’eau, permettant à chaque jardin de recevoir la juste quantité. C’est un système hydraulique vieux de presque 900 ans, composé de 7000 puits artésiens qui puisent l’eau jusqu’à 80 mètres de profondeur directement dans la nappe phréatique de l’ancien oued.
Le palmier est un jardin enchanté où se retrouvent des rythmes oubliés, doucement enveloppés dans la fraîcheur et le silence du vert des arbres et baignant dans le parfum des jasmins, des roses, des dattes et des fleurs d’oranger. Un véritable oasis dans l’oasis. Un lieu magique où l’homme mozabite a un rôle spécial. C’est lui qui pollinise les fleurs des palmiers femelles : il grimpe sur chaque arbre, un par un, et féconde à la main les fleurs sans se fier au vent. Et avant chaque pollinisation, il y a une prière propitiatoire, une sorte de rite nuptial qui unit les deux palmiers.

La pureté des haïks, des mosquées et de l’âme
La spiritualité est très forte dans le M’zab. Ici, l’intégrisme n’est pas une forme exacerbée de religion. On se croirait plutôt dans un grand monastère où chacun cherche à gagner sa place au paradis. En plus de celles situées au sommet des villes, il y a des mosquées un peu partout. Elles n’ont pas de minaret et à l’intérieur, aucun décor susceptible de distraire la méditation ou la prière. Les mosquées sont simples, blanches, avec des arcs tous inégaux obtenus à partir de troncs de palmier pliés, un sous-sol avec plusieurs pièces et une aire de prière à l’extérieur ou sur le toit. Dans chaque pièce, on trouve de petites niches et un mihrâb, une abside orientée vers La Mecque d’où l’Imam dirige la prière. On raconte que Le Corbusier, pour construire la chapelle de Ronchamp, s’est inspiré de la simplicité et de la beauté de la mosquée de Sidi Brahim, aux portes d’El Atteuf.

Rythmes oubliés
Dans le M’zab, le temps est rythmé par les prières et la hauteur du soleil à l’horizon. Chacun a droit à son temps. Les femmes marchent avec une légèreté naturelle, enveloppées dans leurs haïks blancs. Un seul œil est découvert, le gauche, celui du cœur, et elles se rendent au cimetière pour honorer leurs proches, ou offrir de la nourriture à un cheikh enterré dans son monument funéraire, selon une ancienne coutume préislamique.
Les hommes sont engagés dans des négociations commerciales animées. Les « notables », fiers et austères dans leurs élégants bùrnùs ou en gandoura blanche, discutent calmement affaires et politique. Pendant ce temps, des dizaines d’enfants courent et jouent en entrant et sortant des ruelles fraîches. Les sages âgés assis sur la place ou près du minaret regardent et commentent la vie qui s’écoule, tranquillement, en attente.

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